Dettes et liens : moteurs de l’épargne informelle au Sud Kivu

Le 8 novembre, à 16 heures (salle du Conseil LECL 93), Maïté le Polain défendra sa thèse menée dans le cadre de la Chaire d’Economie Sociale et Solidaire au Sud (CESSS), qui vise à renforcer les liens entre le Centre Interdisciplinaire de Recherche Travail, Etat et Société (CIRTES) de l’UCL et Louvain Coopération. Dans le cadre de ce travail, elle s’est penchée sur les Mutuelles de Solidarité (MUSO). Ces associations permettent à leurs membres de mettre en commun des ressources afin de bénéficier de petits crédits pour créer leurs propres activités économiques et de s’entraider en cas de besoin. 

Yangu Yako Iendeleya Ibadilisha Maisha (« à moi et à toi, que ça continue et que ça transforme nos vies »), voici le salut de la MUSO Binja que Maman Faida, présidente du groupe, aime rappeler aux membres. Depuis plus de trois ans, cette MUSO de Bukavu réunit chaque mois une quinzaine d’hommes et de femmes. À chaque réunion, les membres versent deux cotisations. La cotisation à la caisse d’épargne et de crédit, « la caisse verte », s’élève à 1800 CDF  (+/-1,65€) et la cotisation à la caisse sociale, la « caisse rouge », s’élève à 900 CDF  (+/-0,83€). L’argent de la caisse verte permet d’octroyer des crédits aux membres du groupe qui en font la demande.

Les prêts sont à rembourser après deux mois et avec 10% d’intérêt sur la somme empruntée. Les intérêts permettent au fonds de croître, et d’octroyer des crédits de plus en plus importants aux membres. Chaque année, les membres de la MUSO Binja utilisent une partie des intérêts engrangés pour partager un repas et acheter des vivres qu’ils se répartiront. La caisse rouge permet, quant à elle, d’offrir un soutien financier au membre du groupe qui connait un évènement heureux (mariage d’un enfant ou naissance) ou malheureux (deuil et maladie).

Au cours de ma thèse de doctorat sur les MUSO au Sud-Kivu entamée en 2012, j’ai eu l’occasion de suivre de près la vie de plusieurs MUSO similaires au groupe Binja. Celles-ci ont été pour la plupart guidées dans leurs premiers mois de vie par Louvain Coopération qui, en coordination avec la SIDI (Solidarité Internationale pour le Développement et l’Investissement), leur a transmis et enseigné les principes de fonctionnement d’une mutuelle de solidarité.

Des MUSO inspirées par les pratiques d’épargne locales

L’objectif de ma thèse de doctorat est de comprendre comment les participants aux Mutuelles de Solidarité au Sud-Kivu s’approprient ces principes de fonctionnement nouveaux mais inspirés de pratiques traditionnelles. Car les Mutuelles de Solidarité ressemblent à bien des égards aux tontines (likilemba), associations d’épargne et de crédit informelles extrêmement populaires au Sud-Kivu, comme dans de nombreux pays du Sud. Une tontine est un ensemble de personnes qui choisissent librement de mettre en commun des cotisations fixes et régulières. La somme des cotisations est immédiatement reversée à l’un des membres, à tour de rôle, suivant un principe rotatif.

L’une des principales raisons d’adhésion aux tontines est l’incitation à épargner qu’elles produisent. Les membres d’une tontine se sentent contraints de tenir leurs engagements vis-à-vis des autres membres du groupe et de verser la cotisation promise. Cette cotisation est assimilable à une épargne régulière que le membre obtient le jour où il est désigné bénéficiaire de la cagnotte.

La caisse verte de la MUSO reproduit l’engagement à cotiser de la tontine. Mais elle introduit une nouveauté pour les populations du Sud-Kivu largement habituées au fonctionnement des tontines rotatives. Les cotisations mises en commun ne sont plus immédiatement reversées à l’un des membres mais s’accumulent dans la caisse verte et se transforment en fonds de crédits. Les membres bénéficient de crédits aux montants variables en fonction de leurs besoins.

Origines de l’incitation à épargner 

Pourtant, les résultats de nos recherches mettent en évidence que, malgré un engagement à cotiser de manière régulière identique dans les deux types d’organisation, l’incitation à cotiser dans une mutuelle de solidarité est plus faible que dans une tontine. En témoigne cet extrait d’entretien qui compare les deux cotisations: « Vous devez avoir cet argent, vous devez l’avoir, coûte que coûte. Il n’y a pas de pardon dans la likilemba [tontine], vous devez contribuer. Dans la MUSO, il faut donner [la cotisation] mais parfois ça arrive qu’on n’ait pas d’argent ».

Comment expliquer cet affaiblissement de l’incitation à épargner dans les MUSO? Dans la tontine, le principe de circulation immédiate des cotisations de façon rotative génère une série de relations personnelles d’endettement. La cotisation est directement due et attendue par un autre membre du groupe, qui peut rapidement protester s’il ne reçoit pas son dû. Il peut menacer de ne plus payer ses cotisations futures, pénalisant en cascade tous les autres membres qui attendent encore leur tour. Dans les MUSO, les menaces de sanctions existent mais aucun membre n’est suffisamment incité à les déclencher. Car le dommage causé par une cotisation impayée est faible, réparti sur l’ensemble du groupe.

Outre les menaces de sanctions réelles, le membre de la tontine est incité à cotiser pour préserver les liens de confiance et d’amitié qui l’unissent à celui qui reçoit la cagnotte. Si, dans les MUSO, les membres sont également unis par des liens de proximité, les relations personnelles d’endettement disparaissent avec la mise en place du fonds, car la cotisation n’est plus autant attendue.

Des solutions pour fortifier les MUSO

Pour remédier à l’irrégularité des cotisations des membres, certaines MUSO ont spontanément élaboré de nouvelles règles. L’une d’entre elles conditionne l’octroi de crédit au versement des cotisations impayées. Une autre a incorporé une tontine au sein de la MUSO. Une autre encore encourage les membres à avancer le montant de la cotisation pour ceux qui n’ont pas pu la payer. L’originalité des deux dernières solutions réside dans la (re)transformation de la cotisation en dette.

En conclusion, si les MUSO présentent bien d’autres atouts par rapport aux tontines (comme par exemple une plus forte capacité à créer une identité collective ou un mécanisme d’assurance systématique via la caisse rouge), nos résultats de recherche mettent en évidence que la réalisation de ces avantages est soumise à une condition : réussir à inciter les membres à respecter leurs engagements de cotisations régulières, sans quoi la mise en commun de fonds, pilier de la stratégie coopérative, se retrouve menacée. Lorsque les groupes parviennent à faire respecter le versement des cotisations, alors le potentiel en termes de développement socio-économique devient réalisable. L’accompagnement de Louvain Coopération les y aide en ce sens.

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Alexandra Jacoby
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